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Culture:En Guinée-Bissau,un seul libraire pour tout un pays

À Bissau, Miguel Nunes a ouvert l’unique librairie de ce petit pays d’Afrique de l’Ouest. Les bons ouvrages à un prix abordable sont rares dans cette ex-colonie portugaise, où les éditeurs et écrivains locaux peinent à exister.
Le jour de mon arrivée, Miguel Nunes est alité. Il se répand en excuses. Un maudit paludisme, m’informe-t-il par courriel. Mais, pas d’inquiétude, nous pourrons parler demain. Je vais devoir attendre pour rencontrer “le” libraire de Bissau.Voilà deux ans que Nunes a ouvert l’unique librairie de la Guinée-Bissau, un pays de 1,9 million d’habitants coincé entre la Guinée et le Sénégal. Installée au cœur de cette capitale aux allures de gros village, la Coimbra Livraria occupe un coin du rez-de-chaussée d’un hôtel de 44 chambres situé non loin de la cathédrale catholique de la ville.
Un labyrinthe bien organisé
À quelques pâtés de maisons sur la route se dresse le palais présidentiel ; un peu plus loin, on peut trouver un troupeau en train de paître ou des pêcheurs jetant leurs filets dans un lagon peuplé de roseaux. Partout on aperçoit des signes de la crise économique et de l’instabilité politique qui ont valu à la Guinée-Bissau certains des indicateurs de développement humain les plus bas d’Afrique.La librairie est un labyrinthe, mais un labyrinthe bien organisé. Les livres, d’occasion pour la plupart, sont tassés contre les murs ou rangés en piles bien nettes sur une longue table centrale. Une lumière naturelle éclatante emplit la pièce haute de plafond.L’hôtel Coimbra s’étend sur tout un pâté de maisons. Un immense entrepôt, l’un des trois sites de stockage de la société d’import gérée par Nunes et son frère, occupe le coin opposé à la librairie. La large gamme de produits qu’il contient témoigne de la faiblesse de la production locale de cette ancienne colonie portugaise : échelles, matelas, pots de fleurs, carrelages, tuyaux en plastique, bouteilles d’eau. Nunes & Irmão importe tout ce qu’on peut désirer.
“Un problème de riches”
Le lendemain, le libraire n’est toujours pas au rendez-vous. Un ami portugais qui l’a rencontré m’a fourni ce bref résumé de son passé : né à Bissau, a vécu au Portugal durant son adolescence et ses années d’université, est retourné en Guinée-Bissau vers 25 ans pour travailler dans l’affaire familiale. Il me l’a décrit comme un homme d’une cinquantaine d’années, modeste, dynamique et instruit. “Et les livres…”, a-t-il ajouté, “il les adore.”Dans les pays riches, beaucoup s’inquiètent – à juste titre – du déclin des ventes de livres et des fermetures de librairies. Voyant les ouvrages reliés céder la place aux écrans lumineux, les classes instruites prédisent une perte d’imagination chez les enfants et un rétrécissement de leur univers. Aussi justifiées que soient ces craintes, elles sont un “problème de riches” en comparaison des réalités quotidiennes de millions d’habitants du monde en développement. Un dixième de la population de la planète ne sait ni lire ni écrire. Et beaucoup de ceux qui savent lire ne le font pas. La raison n’est pas un manque d’intérêt ou une préférence pour les smartphones. Elle est plus simple : ils n’ont pas de livres.La librairie Coimbra a un stock de quelque 26 000 titres, tous importés du Portugal. Ils couvrent un vaste éventail de domaines : histoire, biographie, sciences, religion, poésie, fiction, politique, philosophie et ce que Mamadou Uri Baldé, l’employé de la librairie, appelle les “livres techniques”, à savoir les manuels de droit, livres de grammaire et dictionnaires, qui représentent la majeure partie des ventes.En l’absence de Nunes, je me mets à explorer les rayons. C’est dimanche et la boutique est fermée. Les centaines de livres de poche alignés le long du mur comprennent une série de classiques de la littérature portugaise – des œuvres d’écrivains comme Camilo Castelo Branco, Luís de Camões et Eça de Queirós. La plupart sont des romans d’amour, aussi agréables à lire que faciles à oublier. Le rayon en langue française est le plus important, peut-être parce que la Guinée-Bissau se trouve au milieu d’une enclave francophone dans la région.
Un ensemble de nullités et de merveilles
Les titres traduisent un mélange de sérieux et de léger, d’étrange et de démodé. On ne relève aucune velléité de classement par ordre alphabétique. Le Capital, de Karl Marx, est coincé entre Teach Yourself Windows 95 et La révolution sexuelle, de Wilhelm Reich. Sur la même rangée, on trouve un guide [de voyage] Faber du Portugal, daté de 1972. Le lieu est typique d’une librairie d’occasion : un ensemble de nullités et de merveilles, d’effluves et d’agréables découvertes.Le jour suivant, alors que le malade est toujours absent, Baldé fait son possible pour répondre à mes questions à sa place. Ce jeune à la voix douce parle un portugais chantant. C’est sa troisième langue. Sa première est le peul, l’une des trente et quelques langues de Guinée-Bissau, et la deuxième le créole bissau-guinéen, la langue véhiculaire du pays.“Quelle est la moyenne des ventes par jour ?” Il hausse les épaules. “Ça dépend”, répond-il. “Entre une dizaine et une demi-dizaine, je dirais.” Il me montre les reçus de caisse de la semaine précédente. Les recettes journalières varient entre 30 000 et 80 000 francs CFA [45 et 120 euros]. Sur le comptoir, face à Baldé, se trouvent une dizaine de livres.
Le “Vietnam du Portugal”
Plusieurs d’entre eux traitent de la guerre d’indépendance de la Guinée-Bissau, un conflit extrêmement meurtrier qui a duré de 1963 à 1974, le “Vietnam du Portugal” comme les historiens l’appellent. Un recueil de lettres entre Amílcar Cabral (le héros de la lutte du pays pour la liberté) et Maria Helena, sa première femme, trône en bonne place. Le rabat de son épaisse couverture cartonnée est très endommagé, mais, à 55 000 francs CFA [85 euros], c’est le livre le plus cher de la librairie.Les ouvrages d’une poignée d’auteurs locaux sont également mis en évidence. Parmi eux figure une nouvelle pièce de l’ingénieur et écrivain Abdulai Silá, un recueil de poèmes de l’auteur dramatique Carlos Vaz et une rétrospective de l’œuvre du célèbre réalisateur Flora Gomes. La majeure partie de la production littéraire du pays est imprimée par des éditeurs portugais. Ne disposant pas de capacités d’impression, les deux seuls éditeurs de Guinée-Bissau – KuSiMon et Corubal – doivent faire imprimer leurs livres au Portugal.
Il est beaucoup plus facile de trouver mon livre à Lisbonne qu’à Bissau”, m’indique le poète Carlos Vaz, quand je le rencontre le lendemain.
Le mercredi, la fièvre de Nunes a enfin commencé à baisser. Il est en état de parler. Nous nous rencontrons dans son bureau, une pièce austère jouxtant l’entrepôt. Sa mère, Dona Maria Francelina, la matriarche de la famille, est assise devant un ordinateur. À 74 ans, elle a l’air en pleine forme. Son fils, lui, est pâle et a l’air fatigué. “Non, non, je vais beaucoup mieux”, m’assure-t-il quand je m’enquiers de sa santé. Je ne sais pas très bien qui est le moins convaincu des deux, lui ou moi.Je lui demande quelle idée l’a poussé à ouvrir une librairie. Je m’attends à une réponse idéaliste – comme l’effet de démocratisation de la littérature ou le pouvoir unique des livres sur l’imagination. Rien à voir. Le libraire de Bissau ne revendique pas un dessein ambitieux. Il laisse volontiers les grandes idées de changement culturel à d’autres. Il aime les livres, c’est aussi simple que cela.
C’est – comment dire ? – une expérience, je crois. J’aime les expériences”, m’explique-t-il.
Prenons cet immeuble, poursuit-il, pour faire une comparaison. Pendant des années, il a été leur maison familiale. Son grand-père l’a construit dans les années 1940, sur l’emplacement d’un cinéma qui avait brûlé. En 1999, il a décidé d’en faire un hôtel, une décision motivée par la mort de son père juste après la guerre civile [qui a duré un an et] qui a ravagé le pays.Nunes précise qu’il ne vend pas des livres pour gagner de l’argent. “Pour en gagner, je vends des chambres et des repas dans l’hôtel ; je vends aussi des clous, des carrelages et beaucoup d’autres choses”, dit-il en pointant du doigt l’entrepôt qui se trouve derrière lui. Sa relation avec les livres est le fruit de la passion qu’il a toujours eu pour la lecture, explique-t-il.
Peu de fournisseurs
La librairie n’est pas du tout une mine d’or, confirme sa mère. Mais elle n’en revêt pas moins d’importance à ses yeux. Durant la période coloniale, Bissau comptait de nombreuses librairies. Après l’indépendance [en 1973], il est devenu plus difficile de trouver des fournisseurs, poursuit la matriarche. En outre, avec le retour au Portugal des administrateurs coloniaux et des hommes d’affaires, le marché s’est contracté.Les amoureux des livres de la capitale se désolent de la difficulté à se procurer de bons ouvrages à un prix abordable. Les bibliothèques publiques ont très peu de livres. Il est possible d’en commander à une papeterie, mais cela revient cher. Et il en va de même avec Amazon, qui facture 6,99 dollars [6,20 euros] de frais d’expédition par livre et dont les délais de livraison peuvent atteindre un mois.Pour acheter des livres disponibles immédiatement, la seule option est Coimbra, dont les prix, malgré tous les efforts du libraire, dépassent le budget de la plupart des ménages. “Un livre d’occasion chez Coimbra vous coûte de 2 000 et 3 000 francs [3 à 4,50 euros]”, observe Antonio Nunes (qui n’a pas de lien familial avec le libraire), l’attaché culturel du Portugal en Guinée-Bissau.
Il faut savoir que le salaire mensuel moyen d’un fonctionnaire est d’environ 50 000 francs. Avec ça, on a des difficultés pour acheter du riz, alors vous imaginez les livres…”
La concurrence de la photocopieuse
Et ces prix sont ceux des romans. Les manuels de droit chez Coimbra coûtent entre 10 000 et 25 000 francs. Même avec les réductions, beaucoup d’étudiants n’ont pas les moyens de payer. Sous mes yeux, Samori Gomes, un étudiant de 25 ans, hésite pendant une demi-heure à débourser 3 000 francs pour un tome sur le droit familial. Il a besoin du livre pour son cours, mais la bibliothèque de sa faculté ne l’a pas. Une autre option serait de le télécharger, mais il ne le trouve pas en ligne. Il finit par payer, mais non sans avoir obtenu un rabais supplémentaire pour une page déchirée.Le plus grand concurrent de Coimbra est probablement la photocopieuse. À l’université Amílcar Cabral de Bissau, on peut faire ses photocopies en toute discrétion. L’une des entreprises rivales est aménagée dans un conteneur qui se trouve devant la bibliothèque. Le tarif est de 25 francs la page. “25 pages au minimum”, indique un panneau.À Safim, une ville voisine de Bissau, la demande de livres est tout aussi faible à la station-service où l’organisation caritative portugaise Afectos com Letras [L’émotion par les lettres] a installé une des huit minibibliothèques. Bien que les casiers soient remplis de livres pour enfants et pour adultes, peu de gens les empruntent, me confie Moisés, le pompiste de 24 ans. Lui-même aime lire, et il me montre sa dernière lecture, une fable illustrée pour enfants qui se déroule dans une campagne verdoyante d’Europe.Pour Miguel de Barros, militant politique et cofondateur de la maison d’édition Corubal, installée à Bissau, le cas de Moisés est très révélateur. Bien que l’enseignement primaire obligatoire se fasse en portugais – la langue officielle du pays –, moins de 15 % de la population peut lire couramment dans cette langue. Pour ceux qui lisent bien, les livres disponibles sont écrits dans une perspective eurocentrique et ne concernent guère leur propre culture.Face à ce phénomène, Corubal a entrepris d’identifier, de soutenir et de publier les écrivains locaux. Les progrès sont lents. Cette maison d’édition à but non lucratif a publié une vingtaine de titres depuis sa fondation en 2012, dont plusieurs biographies remarquables, des essais politiques et deux anthologies de poésie.
Toutes nos références culturelles viennent du passé. Amílcar Cabral et ses semblables [de l’époque de la guerre d’indépendance] sont importants, bien sûr, mais la génération d’aujourd’hui a également besoin d’avoir ses propres héros”, affirme Miguel de Barros.
Des livres bilingues portugais-créole
L’ambition de Corubal est de publier davantage en créole. Fe e Cooperacão [Foi et coopération], une association caritative qui œuvre à des fins éducatives, a des visées similaires. Financée par l’Union européenne, cette association portugaise publie une collection de livres bilingues (portugais-créole) qui mettent à l’honneur les fables, la musique et les chants traditionnels.Ces deux organisations ont bon espoir de parvenir à leur but. Les livres apportent des idées, un vocabulaire et des horizons nouveaux, assure d’une voix enthousiaste Carla Pinto, qui représente l’association en Guinée-Bissau. “Il suffit de voir comment les visages des enfants s’éclairent quand ils lisent un livre pour la première fois pour savoir qu’il y a un appétit latent de lecture dans le pays.”Auquel cas l’unique libraire de Bissau pourrait bien faire fortune. Mais Miguel Nunes n’est pas pressé. Si les gens achètent ses livres, c’est très bien. S’ils ne les achètent pas, il va devoir les garder et “c’est tout aussi bien”.

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