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Depuis 2006, la consommation d’héroïne a augmenté rapidement en Afrique que sur d’autre continent (ONUDC)

C’est en Afrique que la consommation d’héroïne augmente le plus rapidement dans le monde. Délaissant la route des Balkans devenue trop difficile à emprunter, les trafiquants acheminent désormais leur marchandise à destination des pays occidentaux, en passant par le continent africain. Les conséquences sur les habitants sont inquiétantes.

Alizea Smit est assise sur une caisse en plastique devant son étal de fruits et légumes à Wynberg, une banlieue du Cap en Afrique du Sud. Beaucoup de clients viennent acheter ses oranges et ses avocats. C’est un endroit commode car le dealer d’héroïne d’Alizea (le nom a été changé) est posté à quelques mètres de là.

Elle se drogue depuis six ans, et elle achète trois ou quatre doses par jour à 30 rands la pièce [1,90 euro]. Si elle ne vend pas assez de produits frais pour entretenir sa dépendance, elle se prostitue le soir. Elle partage :

« L’héroïne, c’est ce qu’il y a de pire. C’est la première drogue dont je n’arrive pas à me sevrer» Confit-elle

85 % du stock en Afghanistan

Encore récemment, les héroïnomanes étaient rares en Afrique. Dans les années 1980 et 1990, les accros se trouvaient principalement dans les zones touristiques, comme Zanzibar [en Tanzanie], ou dans des enclaves où la population était blanche et branchée, notamment à Johannesburg.

Mais depuis 2006, la consommation d’héroïne a augmenté plus rapidement en Afrique que sur tout autre continent, selon l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC). Le commerce de cette substance a des conséquences terribles, sur la santé publique mais aussi sur la vie politique.

La progression de l’héroïne en Afrique reflète notamment une augmentation de l’offre à l’échelle mondiale. Les talibans ayant renforcé leur emprise dans certaines régions d’Afghanistan, où 85 % du stock mondial d’héroïne est fabriqué, une plus grande partie de ce pays s’est lancée dans la culture du pavot. En 2017, la production d’opium a augmenté de 65 %, atteignant ainsi 10 500 tonnes, un record selon l’ONUDC au vu de ses données collectées depuis 2000.

Traversée de l’océan en boutres

Non seulement la quantité d’héroïne produite est en hausse, mais la part du trafic passant par l’Afrique augmente également. La route dite des Balkans, qui traverse l’Iran, la Turquie et le sud-est de l’Europe, est la principale voie d’acheminement vers l’Occident. Mais depuis dix ans, le transport de stupéfiants par cette route est plus difficile : la Turquie protège plus étroitement ses frontières en raison de la guerre en Syrie, et les pays européens tentent d’endiguer le flux de réfugiés.

Par conséquent, un plus grand nombre de récoltes d’opium sont transportées via l’hémisphère Sud. Parfois qualifié de “route de la poudre”, cet itinéraire part de l’Afghanistan en direction de la côte du Makran, dans le sud du Pakistan, où les stocks sont chargés sur des boutres, navires traditionnels arabes aux voiles triangulaires. (Une partie de l’héroïne est aussi acheminée illégalement dans des porte-conteneurs.)

Tout au long de l’année, exception faite de la mousson, les boutres traversent l’océan Indien et s’amarrent au large de la Somalie, du Kenya, de la Tanzanie et du Mozambique. Des embarcations plus petites collectent les produits, les débarquent sur des plages, dans des criques ou dans des zones portuaires industrielles.

La marchandise est ensuite transportée par la route vers l’Afrique du Sud, d’où elle est expédiée par bateau ou par avion vers l’Europe ou l’Amérique, selon un rapport de Simone Haysom, Peter Gastrow et Mark Show, pour l’Initiative mondiale contre la criminalité transnationale organisée (GITOC). Le chemin est plus long que la route des Balkans, mais les marges dégagées par ce trafic font de elle sorte qu’elles compensent largement ce détour.

Les autorités se montrent globalement incapables d’endiguer ce trafic. Depuis 2010, une force navale multinationale dirigée par les États-Unis a réalisé plusieurs saisies dans la mer d’Arabie, mais ces militaires luttent principalement contre le terrorisme et ne cherchent pas à faire des coups de filet. L’héroïne peut être saisie au motif que les ventes de drogues financent les talibans, mais la mission de cette force n’est pas d’arrêter les contrebandiers.

Quant aux prises sur le continent africain, elles sont “extrêmement rares”, note Shanaka Jayasekara de l’ONUDC. Il est possible que la police ne s’en préoccupe même pas, car les autorités et leurs soutiens politiques sont souvent de mèche avec les trafiquants.

Le Mozambique, un narco-État ?

L’effet terriblement néfaste du commerce d’héroïne sur le paysage politique est manifeste au Mozambique. Il est difficile de vérifier les données, mais l’héroïne pourrait être la première ou la deuxième denrée d’exportation dans ce pays (après le charbon), estime l’analyste Joseph Hanlon de la London School of Economics (LSE).

Au Mozambique, le trafic est sous le contrôle de familles puissantes, et il est secrètement réglementé par le Front de libération du Mozambique (Frelimo), parti au pouvoir qui était autrefois d’obédience marxiste. Dans un hôtel à Nampula, dans le nord du pays, l’employé d’un baron de la drogue explique la relation entre les contrebandiers et l’État : en échange de financements politiques et de pots-de-vin, le Frelimo évite aux trafiquants d’être arrêtés.

Le parti émet aussi des autorisations qui leur permettent d’importer et d’exporter des biens sans que les cargaisons soient fouillées au port de Nacala. Dans un cas présumé, un contrebandier a importé des centaines de motos grâce à l’imprimatur du Frelimo, et toutes avaient un réservoir rempli d’héroïne.

Rivalités entre chefs de gang sud-africains

Au Mozambique, aucune figure éminente du narcotrafic n’a été arrêtée. Les saisies de la police sont extrêmement rares ; les agents du renseignement sud-africain se plaignent d’ailleurs que leurs homologues mozambicains bloquent les enquêtes. Quant aux bailleurs de fonds internationaux du Mozambique, ils rechignent à aborder le sujet ; les grands manitous du développement se soucient peu de la criminalité.

C’est pourtant une vision à court terme. Un rapport publié en novembre dernier par l’analyste Simone Haysom laisse entendre que les conflits liés à l’héroïne et à d’autres commerces illicites alimentent

[depuis 2017]

une insurrection armée dans l’extrême nord du pays, où se trouvent des gisements considérables de gaz naturel.

Le narcotrafic est aussi néfaste pour l’Afrique du Sud, qui sert de base de transit pour les cargaisons, car le pays a de bonnes infrastructures et une monnaie faible (ce qui rend bon marché certains services, par exemple ceux d’avocats). Contrôler le marché de l’héroïne suscite des rivalités entre chefs de gang, ce qui a entraîné une forte hausse des homicides au Cap.

“Kit de démarrage” et “kit de relance”

L’Afrique du Sud est aussi le pays où les effets du trafic d’héroïne sur la santé publique sont les plus brutaux. Comme les intermédiaires sont généralement rémunérés en drogue, la croissance du marché de gros se solde par une plus grande quantité d’héroïne en circulation au niveau local. Une armée de dealers est alors prête à recruter des clients.

Le dealer d’Alizea, un Tanzanien de 35 ans qui s’appelle Juma, décrit sa méthode. Il offre aux nouveaux usagers un “kit de démarrage”, et il récompense les clients récurrents de leur fidélité : une dose (d’une valeur de 30 rands) est offerte pour cinq doses achetées. Un “kit de relance” est vendu 500 rands [32 euros], et il en garde 250 rands après avoir versé à des gangs une “taxe” de protection.

Le deal est une activité risquée, mais Juma explique que ça vaut mieux que sa vie sur Zanzibar, où il touchait l’équivalent de deux dollars par jour pour réparer des poteaux téléphoniques. Ce salaire n’était pas suffisant pour faire vivre sa femme et ses deux enfants, c’est pourquoi il a émigré en Afrique du Sud. Il confie en soupirant :

Putain, je t’avoue que c’est pas tous les jours faciles.”

Lessive en poudre, somnifères et méthamphétamines

Il y a peu de données sur l’héroïnomanie en Afrique du Sud. Plus de mille personnes sont en désintox, contre quasiment zéro il y a vingt ans, mais ce chiffre correspond à une petite fraction des consommateurs. Selon une estimation, 75 000 personnes prennent de l’héroïne par injection, soit 0,2 % des adultes sud-africains.

L’injection n’est toutefois qu’un mode de consommation. Beaucoup fument ce stupéfiant sous la forme d’un cocktail toxique composé de lessive en poudre, de somnifères et de méthamphétamines. Certains font le choix du “bluetoothing” : une personne se prélève du sang après un shoot, puis elle le transfuse dans les veines de quelqu’un d’autre. Dans un pays où le sida demeure répandu, cette pratique est incroyablement risquée.

“La drogue à la mode”

Le pasteur Craven Engel dirige près du Cap un centre de désintox appelé Camp Joy [“camp de la joie”], à destination de toxicomanes affiliés à des gangs : selon lui, il ne fait aucun doute que l’héroïne est actuellement “la drogue à la mode”. Depuis cinq ans, elle est plus populaire que la méthamphétamine.

Et les anciens drogués sont d’accord. Pour beaucoup d’entre eux, prendre de l’héroïne était un moyen d’effacer les souvenirs violents liés aux disputes pour contrôler les quartiers. Un membre de gang explique :

« J’avais besoin de cette drogue pour soulager ma conscience »

Tant que la route du sud sera privilégiée, la demande d’opium pour apaiser les âmes a peu de chances de diminuer.

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