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Asie: Tensions entre la Corée du Sud et Japon, l’autre guerre commerciale

Provoquée par le désaccord sur la question de la réparation coloniale, la bataille entre Tokyo et Séoul fait rage sur le plan économique. Mais ce conflit pénalisera deux pays, estime le Financial Times.

Son Yong-jin n’a pas réfléchi aux conséquences quand il a asséné un coup de barre d’acier sur le toit de son bien le plus précieux, une Toyota Lexus argent d’une valeur de 45 000 dollars [40 200 euros]. Ce Sud-Coréen de 47 ans doit maintenant prendre le bus, à la grande colère de son épouse. Mais il ne regrette pas son geste, dans un contexte de boycott grandissant des produits japonais en Corée. “J’avais trop honte de rouler en voiture japonaise après ce que le Japon a fait à notre pays”, peste Son, qui dirige un petit magasin à Incheon, près de Séoul. Le sacrifice patriotique de son véhicule a fait le tour du web le mois dernier.

La période de l’occupation japonaise [1910-1945] reste vivace dans les esprits. Tokyo et Séoul sont perpétuellement à couteaux tirés sur des questions historiques et territoriales [île de Takeshima pour les Japonais, Tokdo pour les Coréens]. Mais la tension est encore montée d’un cran avec la récente décision d’un tribunal sud-coréen [en octobre 2018] d’autoriser des individus à réclamer des dédommagements auprès de sociétés japonaises pour avoir été soumis au travail forcé pendant la guerre.

Le gouvernement du Premier ministre Shinzo Abe estime que le différend nippo-coréen a été réglé par un traité de 1965 – 500 millions de dollars [440 millions d’euros] avaient alors été versés à la Corée du Sud, sous forme d’aide et de prêts – et a appelé à un arbitrage, conformément aux termes de l’accord.

Le président sud-coréen Moon Jae-in reste sourd à ces appels et refuse de passer outre à la décision des tribunaux. Résultat : le Japon a déclaré la rupture de la confiance et imposé une série de contrôles des exportations sur des produits essentiels pour les géants sud-coréens des hautes technologies. Une mesure qui pénalise l’économie de la Corée du Sud et menace de perturber les chaînes d’approvisionnement planétaires.

Les “métastases” de l’instrumentalisation du commerce 

Tokyo a beau insister sur le fait que les contrôles des exportations ne sont pas liés à ce différend, la Corée du Sud y voit une riposte. Si bien qu’à en croire certains experts internationaux, Abe suit l’exemple de Donald Trump – le président américain ayant été critiqué pour avoir adopté des sanctions commerciales contre la Chine pour des raisons politiques.
Pascal Lamy, l’ancien directeur général de l’OMC, se dit “très préoccupé” de voir le Japon recourir à la guerre commerciale pour traiter un “problème essentiellement politique”, lié aux réparations coloniales.

Ce qui se passe actuellement entre le Japon et la Corée, c’est comme si l’instrumentalisation du commerce par Trump était un cancer qui faisait des métastases, note Lamy. Les uns et les autres utilisent le commerce à des fins politiques, sans même s’en cacher.”

L’explosion de colère des Sud-Coréens 

En Corée du Sud, le boycott des biens et services fabriqués au Japon a fait boule de neige depuis que Tokyo a imposé, en juillet, des restrictions sur les exportations de trois produits chimiques indispensables à la fabrication des puces mémoire et des écrans d’affichage, qui comptent parmi les principales exportations de la Corée du Sud.

Ces dernières semaines, des détaillants ont cessé de vendre de la bière et des cigarettes importées du Japon, tandis que certaines stations-service et garages refusent de faire le plein des voitures japonaises ou de les réviser. Les ventes de voitures japonaises se sont effondrées. Les compagnies d’aviation coréennes réduisent les vols entre les deux pays et certains politiques appellent à une interdiction pure et simple des voyages.

On a même assisté à des protestations extrêmes. Chacun de leur côté, deux septuagénaires ont tenté de s’immoler par le feu devant l’ambassade du Japon de Séoul. Les deux hommes sont morts ensuite à l’hôpital.
“Je suis vraiment en colère de voir qu’Abe ne fait preuve d’aucun remords à propos du passé, fulmine Yang Geum-duk, 91 ans, qui a été obligée de fabriquer des pièces d’avions dans une usine Mitsubishi de Nagoya [centre de l’île principale du Japon] quand elle avait 12 ans. Pendant les soixante-dix dernières années, je n’ai entendu aucun mot d’excuse pour mes souffrances, sans même parler de dédommagement.”

Une guerre commerciale entre “alliés des États-Unis”

L’hostilité de l’opinion devrait encore s’intensifier, après que Tokyo a retiré, le 2 août, la Corée du Sud de sa liste de partenaires commerciaux de confiance, une mesure qui risque de ralentir encore la fourniture d’équipements, de composants et de matériels essentiels à des groupes industriels comme Samsung, SK et LG, piliers de l’économie sud-coréenne.
La détérioration des relations diplomatiques entre le Japon et la Corée du Sud, deux alliés essentiels des États-Unis en Asie, inquiète aussi Washington. En effet, elle survient sur fond de reprise des essais de missiles en Corée du Nord et de tentatives de la Chine et de la Russie d’accroître leurs activités militaires dans la région.“La Chine et Russie ne manqueront pas de percevoir la mésentente entre la Corée et le Japon, et ils pourront l’exploiter contre les intérêts américains”, estime Go Myong-hyun, chercheur à l’Institut d’études politiques Asan (Séoul).

Un duel sans vainqueur

Malgré ces inquiétudes, et en dépit des craintes des milieux d’affaires japonais, les analystes jugent peu probable qu’Abe modère sa position vis-à-vis de Séoul, d’autant que, d’après les enquêtes menées au Japon, le soutien de l’opinion en faveur des restrictions à l’exportation atteint 71 %. Moon pourrait aussi être tenté de durcir son discours en prévision des législatives de 2020, ce qui réduirait d’autant les chances de parvenir rapidement à une solution négociée.

Séoul, afin de réduire sa forte dépendance envers le Japon en matière de composants électroniques, a d’ores et déjà annoncé un projet d’investissement de 6,5 milliards de dollars [5,8 milliards d’euros] visant à renforcer son secteur technologique. Des responsables se demandent si le moment ne serait pas venu de se retirer d’un accord de partage de renseignements. Cela porterait un sérieux coup à l’alliance de sécurité entre deux pays amis des États-Unis. Quant aux sociétés technologiques sud-coréennes, elles recherchent en urgence des solutions de rechange aux produits japonais, notamment auprès de la Chine.

“Ce n’est bon ni pour la Corée du Sud ni pour le Japon, fait valoir Eom Chi-sung, directeur de la Fédération des industries coréennes. Nous serons tous pénalisés si la guerre commerciale s’installe.”

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